La psychanalyse
orthodoxe construite méthodologiquement à partir du modèle
« médical » a voulu constituer et représenter l’individu dans son
unité psychique. Cependant tout le monde s’accorde à dire que cette
construction psychique ne peut se réaliser que par rapport à un point extérieur
à l’individu. Ces interactions donc ont été prises en compte mais dans une
relation d’objet et pas dans une relation à l’objet. Pour être
plus précis les psychanalystes orthodoxes se sont intéressés à la relation
fantasmatique qu’entretient le sujet avec la réalité environnante plutôt que
réelle. Un même incident plus ou moins traumatisant, ne sera pas vécu et
interprété de la même façon par tout le monde. Cela se passe ainsi parce que le
sujet vit et élabore les événements à travers son monde fantasmatique avant de
les confronter au jugement d’une réalité objective, représentée par l’Autre.
Cependant l’étude des relations et des interactions qu’elles soient
fantasmatiques ou réelles impliquent cependant quelque chose d’extérieur à la
personne.
Cette vision de
la vie humaine rend donc caduque cette distinction initiale entre la
psychologie individuelle et la psychologue sociale ; puisque l’Autre
intervient régulièrement comme soutien, modèle ou adversaire dans la vie
psychique du sujet singulier. Comme l’Autre, l’institution précède l’individu
singulier et l’introduit à l’ordre de sa subjectivité ; puisqu’elle le
confronte aux structures de la symbolisation par la Loi, les Règles et le
Langage articulé (sens). Ainsi par ses procédures et sa disposition,
l’institution offre à l’individu l’acquisition des repères identificatoires.
Cela signifie donc que l’institution « s’offre » comme une double fonction
psychique en accomplissant la structuration et le réceptacle de l’indifférencié
de l’individu singulier.
Tout contexte
institutionnel donc interpelle l’individu en tant qu’Autre puisqu’il se
présente comme modèle, soutien et/ou adversaire. Cela signifie que la supposée
psychologie individuelle n’est qu’une notion abstraite dans la mesure où le
sujet comme le souligne Freud[1] en
1914 Pour introduire le narcissisme :
« L’individu effectivement mène une double existence, en tant qu’il est à
lui-même sa propre fin et en tant qu’il est membre d’une chaîne à laquelle il
est assujetti sinon contre sa volonté du moins sans la participation de
celle-ci (p.36) ».
En ce qui
concerne, l’institution, celle-ci ne représente pas uniquement une formation
culturelle complexe. Elle joue aussi comme nous venons de le voir, un rôle
fondamental puisqu’elle permet de réaliser des fonctions psychiques multiples
tant pour les professionnels que les personnes accueillies. Dans cet espace
coexistent donc deux entités : la réalité psychique de l’individu
singulier et celle de la réalité psychique émergente comme effet de groupement.
Cette dernière articule des espaces et des logiques en partie hétérogènes. Cela
signifie pour que l’institution puisse dépasser son hétérogénéité et accomplir
ses fonctions spécifiques, elle doit mobiliser des formations psychiques
groupales qui s’articulent en définitive autour d’un Idéal du Moi.
Pour Kaës et al[2]
(2003), ce regroupement est une sorte
d’appareil psychique, constitué par des alliances inconscientes, des chaînes
associatives groupales qui forment des organisations psychiques inconscientes
dans la production du lien et du sens (rencontre). Ces formations qui
s’articulent autour d’un Idéal du Moi, servent souvent le renforcement
narcissique de la partie et de l’ensemble et fournissent des repères
identificatoires pour les identités imaginaires mutuelles. La réaction de la
société après la conquête de la coupe du monde par la France, illustre
parfaitement ce mouvement où les identités imaginaires s’articulent autour d’un
Idéal du Moi qui finit par unir les individus aux Champs Elysées ( !!!).
Il existe de
toute évidence un lien étroit entre l’élément et l’ensemble qui s’articulent
dans l’espace des groupements psychiques et qui apparaissent dans la formation
du lien inter et transsubjectif ou comme nous le verrons par la suite dans les
espaces a-subjectifs du cadre institutionnel. Cela signifie donc du point de
vue méthodologique qu’il n’existe pas une coupure entre l’individu et
l’institution. Pour appréhender et comprendre l’institution, il faut donc se
pencher sur cette articulation de deux parties qui se produit à l’intérieur de
toute institution.
Les institutions
habituellement encouragent la synergie des investissements et tentent de
maintenir l’illusion de la coïncidence entre les individus et leur groupe
jusqu’à ce que l’irruption violente du refoulé fasse voler en éclats les pactes
inconscients qui scellent le consensus. C’est dans ces moments de crise qu’on
se confronte à des logiques distinctes et à des intérêts individuels
particuliers. A partir de ce constat initial donc nous tenterons d’appréhender
tant les mécanismes individuels que groupaux qui régissent l’organisation d’un
établissement
[L’enjeu
essentiel pour toute Institution est la mise en œuvre d’une collaboration
nécessaire et efficace entre les différents métiers, les fonctions, les niveaux
hiérarchiques pour réaliser ses finalités quelle que soir la nature :
produire des biens matériels, proposer des services, offrir des soins aux malades,
dispenser un enseignement…]
Avant
d’approfondir le sujet, retenons que l’institution constitue un arrière-fond de
la vie psychique dans lequel se déposent et se contiennent certaines parties de
la psyché qui échappent à la réalité de tout individu qui se confronte,
s’inscrit et s’implique tant à l’intérieur qu’à l’extérieur d’elle.
Les difficultés à penser l’institution
Dans la plus
part des cas, les professionnels ont du mal à constituer l’Institution comme un
objet de pensée. Cette difficulté tient pour une part décisive, aux enjeux
psychiques de notre rapport à l’institution. On peut distinguer trois grandes
difficultés qui empêchent l’individu de penser l’Institution :
La première
concerne les fondements narcissiques et objectaux de notre position de sujets
engagés dans l’Institution. En tant que
professionnels, nous sommes mobilisés dans des relations d’objets partiels,
idéalisés ou persécuteurs. Lors de notre entrée dans une Institution, nous
sommes confrontés à notre singularité par rapport à un fonctionnement, (des
règles et la Loi). Dans ce sens donc se produit une conflictualité qui peut
troubler le professionnel. Bien évidemment cette confrontation est à double
tranchant. D’un coté l’Institution par les règles et la structuration qu’elle impose,
peut contribuer au renforcement de la construction identitaire du
sujet (professionnel) parce qu’elle nous inscrit dans la chaine
signifiante (la Loi) C'est-à-dire, elle nous aide et elle contribue à ce qu’on
devienne des êtres parlants et désirants.
De l’autre coté
cette inscription engendre la souffrance qui représente le prix à payer pour
tout être humain qui souhaite s’élever au rang symbolique. Il s’agit là d’une
séparation, d’une distinction et en définitive d’une castration entre le sujet
et l’agent maternel. Cette confrontation
donc nous interdit de posséder la mère-institution, c'est-à-dire ce retour à
nos origines et à la fusion. Ce conflit initial soulève la problématique de
tout individu et en fonction de sa profondeur, elle engendre plus ou moins de
la souffrance. Cependant il s’agit d’une condition nécessaire si on veut
s’inscrire dans le principe de la réalité tel qu’il s’est défini par la Loi
institutionnelle.
La deuxième
difficulté provient du fait que lors de notre confrontation à l’Institution, le
professionnel « découvre » qu’une
partie de son Soi est « hors Soi ; et cette partie doit se structurer.
L’institution renvoie ainsi le professionnel à ses parties ignorées et déniées.
Autrement dit elle le renvoie à sa singularité ou à sa subjectivité.
La troisième
difficulté émane du fait que l’Institution comme structure et comme lieu du
lien, place l’individu devant une sorte
de paradoxe puisqu’il est partie prenante et partie constituante. Il faut
donc que le sujet accepte, pas seulement la part manquante de lui-même mais
aussi de faire les efforts nécessaires dans la constitution et la construction
de la Loi qui nous gère. Il s’agit là d’un double jeu en ce qui concerne les
structurations, celles qui nous concerne nous et celles qui doivent être mises
en place en tant qu’institution qui nous structure. Autrement dit, il s’agit
d’un double jeu où le professionnel est invité à être dehors et dedans à la
fois de l’espace où se rencontrent les subjectivités réciproques des personnes.
Comme le souligne R. Kaës « là où l’institution était du Je peut advenir ».
Les espaces communs de la réalité
psychique (formations intermédiaires)
Les
établissements médico-sociaux de taille moyenne, emploient environ une 30ne de
salariés dont les 3/5 sont constitués d’éducateurs. La première question qui
surgit de l’étude d’un tel contexte, concerne la formation du groupe. Comment
les établissements créent-ils leur espace commun ? Comment les
gèrent-ils ? Comment arrivent-ils à fédérer les personnes autour d’un
d’une idée ou d’un projet ?
Pour qu’une
telle tâche se réalise, on suppose que les établissements s’appuient sur
« des formations intermédiaires » qui créent des espaces psychiques
communs.
Freud (1912,
1921)[3] a défini l’espace intermédiaire comme une
relation entre l’espace singulier du sujet et l’espace groupal dont le
ministre, le chef, le meneur ou le leader exprime sa constitution. Ces
formations contribuent au fondement psychique des ensembles sociaux.
Kaës et al.
(op.cit) supposent qu’il existe plusieurs forces qui concourent à la création
de ces espaces.
v
Le partage du plaisir et des moyens mis en mis
en commun par la réalisation du désir.
v
Le renoncement pulsionnel par l’avènement de la
communauté et la sécurité de ses sujets.
v
La réciprocité des investissements narcissiques
et des représentations qui assurent la continuité de l’arrière fond collectif.
v
L’accord inconscient sur ce qu’il doit être
maintenu dans le refoulement ou hors de toute représentation pour que les
conditions psychiques et sociales du lien se maintiennent dans la forme de
groupement qui l’a constitué.
Le groupement comme communauté de la
réalisation du désir : Anzieu D.[4]en
s’appuyant sur l’analyse des événements de 68, arrive au constat selon lequel
un groupe est un lieu pour réaliser des désirs et en même temps pour se
défendre contre leur réalisation. Il se dessine ainsi un jeu de réciprocité et
d’opposition dont le conflit exprime d’un coté : les désirs individuels à
travers la fonction « créative » de l’imaginaire social qui institue
et desinstitue l’institution (mais en conservant son pouvoir instituant) ;
et de l’autre coté l’envie de dénoncer l’institution instituée comme un espace
qui aliène et pérennise les pouvoirs coercitifs, l’hiérarchie etc.
Les
socio-psychanalystes supposent que le groupement en tant que formation
psychique intermédiaire, lie les sujets entre eux par des symptômes, des
fantasmes et des identifications pour réaliser (ou se défendre) des désirs
refoulés avec des moyens déformés, détournés, travestis. [Ce que l’A.S.S
désigne sous l’appellation de « jeux et stratégies d’acteur)].
C’est ainsi que
ces formations intermédiaires lient les individus à l’institution, à son idéal,
à son projet et à son espace. Cette opposition constante crée périodiquement des
conflits qui expriment en définitive ce va et vient entre l’envie de la
réalisation des désirs et leur interdiction. Dans l’espace institutionnel
éducatif, cette opposition est constante puisqu’une partie dénonce l’éducation
comme étant aliénante alors qu’une autre partie suppose qu’elle contribue à la
construction de la norme nécessaire à l’équilibre social.
Le renoncement pulsionnel et l’avènement
de la communauté civilisée : Freud en 1929[5] se
demande pourquoi il est si difficile aux hommes d’être heureux.
Schématiquement
l’homme est confronté aux deux principes : celui de plaisir et celui de la
réalité. Le principe de la réalité constitue les fonctions du Moi qui distingue
ce qui appartient au Moi et ce qui vient de l’extérieur. Dans cette lutte permanente,
l’homme invente des dispositifs providentiels (fonction de l’imaginaire social)
pour se défendre contre le principe de la réalité. Il imagine ainsi un Père qui
serait capable de lui offrir des satisfactions substitutives. Comme le souligne
Kaës (pt.cit.) « C’est en cela qu’il y a un avenir pour l’illusion qu’elle
se nomme religion art ou science (p.24) ».
Dans ce sens
l’Institution est censée du point de vue social maintenir l’illusion qu’elle
nous protégera ; et son échec nous fait croire que c’est la civilisation
qui en est le responsable.
Freud dans Totem
et Tabou soutient l’hypothèse que le meurtre du père originaire et
l’instauration consécutive du contrat fraternel forment le groupement. Ainsi
par l’énoncé du Tabou et par l’érection du Totem, les humains fondent les
Institutions sociales. Leur création donc nécessite le renoncement aux désirs
pulsionnels. Il ne faut pas oublier que notre civilisation est construite sur
la répression des pulsions et leur renoncement. Cela signifie que si chaque
individu cède un morceau de sa propriété, de son pouvoir de souverain, à la
société (groupe), ce processus forme ainsi la propriété culturelle commune. La
famille par exemple se construit sur ce principe.
C’est ainsi que
l’homme civilisé a fait l’échange d’une part de bonheur contre une part de
sécurité. Cela représente la base de la vie en commun et les règles du Tabou
constituent le premier code de droit.
Tout
établissement donc en tant qu’expression de l’institution, interprète la loi
fondamentale à travers laquelle sont posés et résolus certains rapports entre
les exigences pulsionnelles des individus et la sauvegarde de l’intérêt
commun ; entre la violence de l’abus du pouvoir communautaire et
l’exigence de la réalisation de certains désirs inconscients.
Dans ce sens la
Loi de 2002 qui positionne l’usager au centre du dispositif tente par là de le
protéger contre le pouvoir abusif du groupe social (l’exclusion des
handicapés).
Le pacte narcissique : Freud
écrit en 1914[6] à propos du narcissisme
que la reconnaissance des acquisitions de la civilisation est extorquée au
narcissisme. Cependant nous ne renonçons jamais au narcissisme ; et
paradoxalement c’est ce qui assure la continuité des générations. Les parents
devant leur enfant, renouvellent la revendication des privilèges depuis
longtemps abandonnés ( l’enfant Roi) ; et ce renouvellement constitue une
part de leur immortalité. C’est ainsi que l’individu se vit dans une double
existence : il poursuit sa propre mort tout en étant membre d’un chaîne à
laquelle il est assujetti sans sa volonté. Il s’agit là de la bipolarité
psychique qui représente notre division de ce qui relève de notre singularité
et de notre groupalité.
L’institution se
fonde sur ce double statut du narcissisme comme aussi sur les autres formations
intermédiaires (vu précédemment) qui soutiennent les rapports entre le sujet et
l’ensemble. A l’identification, à la communauté des symptômes, des défenses et
des idéaux, il faut ajouter le pacte narcissique ainsi que comme nous verrons par
la suite le pacte du dénégatif.
Le pacte ou le
contrat narcissique dicte que chaque nouveau venu doit investir l’ensemble
comme porteur de la continuité et réciproquement à cette condition l’ensemble
soutient une place pour l’élément nouveau. Cependant quand l’institution ne
soutient plus le narcissisme de ses sujets (qui se sentent attaqués et mis en
danger), elle est à son tour attaquée.
La loi de 2002 a
été très mal vécue par les « anciens » éducateurs parce qu’elle
mettait en danger le contrat narcissique qui servait de fondation du lien
social. Autrement dit elle mettait en péril et risquait de détruire la
communauté. Ce changement a été très mal vécu par exemple à l’IMPRO alors qu’il
était agréablement accueilli par les membres du foyer de vie de « Tourelles ».
Les jeunes éducateurs étaient « institués » dans une société qui
propose un nouveau pacte narcissique qui est le prolongement de l’enfant Roi
tel qu’eux mêmes l’ont vécu ; alors que pour les anciens le pacte
concernait l’assujettissement à l’ordre établi.
La fondation
invariablement met le fondateur en position de défaite pour en fonder une
autre ; d’où le paradoxe qui veut que l’institution est immortelle comme
la mort.
Dans ce sens
l’institution est comme une mère qui assure les jeux pulsionnels de la
satisfaction en tant qu’objet idéal ; mais qui se transforme en
persécutrice quand elle interdit.
Le pacte dénégatif : Comme
le sujet, l’institution en tant que groupement humain ne peut se former qu’en
maintenant des zones d’obscurité profonde (des non man’s land, communs) qui
s’expriment culturellement par : l’utopie, le lieu de nulle part et le non
lieu du lien. Dans ce sens le groupement gère une partie du refoulement de
chaque sujet et par là, certaines formes de l’inconscient. Le pacte dénégatif
est comme le souligne Kaës (opt.cit) « la formation intermédiaire
générique qui, dans tout lien – qu’il s’agisse d’un couple, d’un groupe, d’une
famille ou d’une institution- voue au destin du refoulement, de déni ou du
désaveu, ou encore maintient dans l’irreprésenté et dans l’imperceptible, ce
qui viendrait mettre en cause la formulation et le maintien de ce lien et des
investissements dont il est l’objet (p.32) ».
Ses expressions
groupales apparaissent dans la fonction de l’idéal et des organisations
collectives de mécanismes de défense. Ce pacte fait taire les différences du
lien, la violence ou la division. Il s’agit du même phénomène qu’on observe
dans la communauté du déni entre la mère et l’enfant qui maintient ainsi leur
non-séparation.
L’institution
donc se fonde aussi et surtout sur ce pacte qui est représenté par un
« laisser de coté » ou « d’espaces poubelles ». Comme nous
le verrons dans l’enquête à propos de la fonction éducative, les professionnels
n’évoquent nullement sa dimension thérapeutique ; ou comme les parents qui
à travers la fondation de leur association, n’évoquent jamais le tabou :
le désordre psychique de leur enfant. Autrement dit, le pacte dénégatif,
représente le produit refoulé commun du groupe ou de la société.
[1] FREUD S. Pour introduire le narcissisme, in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1915
[2] KAES R. et al.
L’institution et les institutions. Etudes psychanalytiques, Paris, Dunod,
2003.
KAES
R. et al. Souffrance et psychopathologie
des liens institutionnels, Paris, Dunod, 2OO5.
[3] Freud S. Totem et
Tabou, trad. Fr Paris, éd. Payot,
1965 ; Psychologie des foules et analyse du Moi, Trad. Fr. in Essais de
psychanalyse, Paris Payot (p.41-112), 1981
[4] Anzieu D. Le groupe et
l’inconscient. L’imaginaire groupal, Paris, Payot, 1981
[5] Freud S. Malaise dans la
civilisation, Paris, PUF, 1971
[6] FREUD S. Pour introduire le narcissisme, in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1915
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