jeudi 16 février 2017

approche socio-dynamique des organisations institutionnelles

Le cadre socio-dynamique

La psychanalyse orthodoxe construite méthodologiquement à partir du modèle « médical » a voulu constituer et représenter l’individu dans son unité psychique. Cependant tout le monde s’accorde à dire que cette construction psychique ne peut se réaliser que par rapport à un point extérieur à l’individu. Ces interactions donc ont été prises en compte mais dans une relation d’objet et pas dans une relation à l’objet. Pour être plus précis les psychanalystes orthodoxes se sont intéressés à la relation fantasmatique qu’entretient le sujet avec la réalité environnante plutôt que réelle. Un même incident plus ou moins traumatisant, ne sera pas vécu et interprété de la même façon par tout le monde. Cela se passe ainsi parce que le sujet vit et élabore les événements à travers son monde fantasmatique avant de les confronter au jugement d’une réalité objective, représentée par l’Autre. Cependant l’étude des relations et des interactions qu’elles soient fantasmatiques ou réelles impliquent cependant quelque chose d’extérieur à la personne.
Cette vision de la vie humaine rend donc caduque cette distinction initiale entre la psychologie individuelle et la psychologue sociale ; puisque l’Autre intervient régulièrement comme soutien, modèle ou adversaire dans la vie psychique du sujet singulier. Comme l’Autre, l’institution précède l’individu singulier et l’introduit à l’ordre de sa subjectivité ; puisqu’elle le confronte aux structures de la symbolisation par la Loi, les Règles et le Langage articulé (sens). Ainsi par ses procédures et sa disposition, l’institution offre à l’individu l’acquisition des repères identificatoires. Cela signifie donc que l’institution « s’offre » comme une double fonction psychique en accomplissant la structuration et le réceptacle de l’indifférencié de l’individu singulier.
Tout contexte institutionnel donc interpelle l’individu en tant qu’Autre puisqu’il se présente comme modèle, soutien et/ou adversaire. Cela signifie que la supposée psychologie individuelle n’est qu’une notion abstraite dans la mesure où le sujet comme le souligne Freud[1] en 1914 Pour introduire le narcissisme : « L’individu effectivement mène une double existence, en tant qu’il est à lui-même sa propre fin et en tant qu’il est membre d’une chaîne à laquelle il est assujetti sinon contre sa volonté du moins sans la participation de celle-ci (p.36) ».
En ce qui concerne, l’institution, celle-ci ne représente pas uniquement une formation culturelle complexe. Elle joue aussi comme nous venons de le voir, un rôle fondamental puisqu’elle permet de réaliser des fonctions psychiques multiples tant pour les professionnels que les personnes accueillies. Dans cet espace coexistent donc deux entités : la réalité psychique de l’individu singulier et celle de la réalité psychique émergente comme effet de groupement. Cette dernière articule des espaces et des logiques en partie hétérogènes. Cela signifie pour que l’institution puisse dépasser son hétérogénéité et accomplir ses fonctions spécifiques, elle doit mobiliser des formations psychiques groupales qui s’articulent en définitive autour d’un Idéal du Moi.
Pour Kaës et al[2] (2003), ce regroupement  est une sorte d’appareil psychique, constitué par des alliances inconscientes, des chaînes associatives groupales qui forment des organisations psychiques inconscientes dans la production du lien et du sens (rencontre). Ces formations qui s’articulent autour d’un Idéal du Moi, servent souvent le renforcement narcissique de la partie et de l’ensemble et fournissent des repères identificatoires pour les identités imaginaires mutuelles. La réaction de la société après la conquête de la coupe du monde par la France, illustre parfaitement ce mouvement où les identités imaginaires s’articulent autour d’un Idéal du Moi qui finit par unir les individus aux Champs Elysées ( !!!).
Il existe de toute évidence un lien étroit entre l’élément et l’ensemble qui s’articulent dans l’espace des groupements psychiques et qui apparaissent dans la formation du lien inter et transsubjectif ou comme nous le verrons par la suite dans les espaces a-subjectifs du cadre institutionnel. Cela signifie donc du point de vue méthodologique qu’il n’existe pas une coupure entre l’individu et l’institution. Pour appréhender et comprendre l’institution, il faut donc se pencher sur cette articulation de deux parties qui se produit à l’intérieur de toute institution.
Les institutions habituellement encouragent la synergie des investissements et tentent de maintenir l’illusion de la coïncidence entre les individus et leur groupe jusqu’à ce que l’irruption violente du refoulé fasse voler en éclats les pactes inconscients qui scellent le consensus. C’est dans ces moments de crise qu’on se confronte à des logiques distinctes et à des intérêts individuels particuliers. A partir de ce constat initial donc nous tenterons d’appréhender tant les mécanismes individuels que groupaux qui régissent l’organisation d’un établissement
[L’enjeu essentiel pour toute Institution est la mise en œuvre d’une collaboration nécessaire et efficace entre les différents métiers, les fonctions, les niveaux hiérarchiques pour réaliser ses finalités quelle que soir la nature : produire des biens matériels, proposer des services, offrir des soins aux malades, dispenser un enseignement…]
Avant d’approfondir le sujet, retenons que l’institution constitue un arrière-fond de la vie psychique dans lequel se déposent et se contiennent certaines parties de la psyché qui échappent à la réalité de tout individu qui se confronte, s’inscrit et s’implique tant à l’intérieur qu’à l’extérieur d’elle.

Les difficultés à penser l’institution

Dans la plus part des cas, les professionnels ont du mal à constituer l’Institution comme un objet de pensée. Cette difficulté tient pour une part décisive, aux enjeux psychiques de notre rapport à l’institution. On peut distinguer trois grandes difficultés qui empêchent l’individu de penser l’Institution :


La première concerne les fondements narcissiques et objectaux de notre position de sujets engagés  dans l’Institution. En tant que professionnels, nous sommes mobilisés dans des relations d’objets partiels, idéalisés ou persécuteurs. Lors de notre entrée dans une Institution, nous sommes confrontés à notre singularité par rapport à un fonctionnement, (des règles et la Loi). Dans ce sens donc se produit une conflictualité qui peut troubler le professionnel. Bien évidemment cette confrontation est à double tranchant. D’un coté l’Institution par les règles et la structuration qu’elle impose, peut contribuer au renforcement de la construction identitaire du sujet (professionnel) parce qu’elle nous inscrit dans la chaine signifiante (la Loi) C'est-à-dire, elle nous aide et elle contribue à ce qu’on devienne des êtres parlants et désirants.
De l’autre coté cette inscription engendre la souffrance qui représente le prix à payer pour tout être humain qui souhaite s’élever au rang symbolique. Il s’agit là d’une séparation, d’une distinction et en définitive d’une castration entre le sujet et l’agent maternel. Cette confrontation donc nous interdit de posséder la mère-institution, c'est-à-dire ce retour à nos origines et à la fusion. Ce conflit initial soulève la problématique de tout individu et en fonction de sa profondeur, elle engendre plus ou moins de la souffrance. Cependant il s’agit d’une condition nécessaire si on veut s’inscrire dans le principe de la réalité tel qu’il s’est défini par la Loi institutionnelle.

La deuxième difficulté provient du fait que lors de notre confrontation à l’Institution, le professionnel « découvre » qu’une partie de son Soi est « hors Soi ; et cette partie doit se structurer. L’institution renvoie ainsi le professionnel à ses parties ignorées et déniées. Autrement dit elle le renvoie à sa singularité ou à sa subjectivité.

La troisième difficulté émane du fait que l’Institution comme structure et comme lieu du lien, place l’individu devant une sorte de paradoxe puisqu’il est partie prenante et partie constituante. Il faut donc que le sujet accepte, pas seulement la part manquante de lui-même mais aussi de faire les efforts nécessaires dans la constitution et la construction de la Loi qui nous gère. Il s’agit là d’un double jeu en ce qui concerne les structurations, celles qui nous concerne nous et celles qui doivent être mises en place en tant qu’institution qui nous structure. Autrement dit, il s’agit d’un double jeu où le professionnel est invité à être dehors et dedans à la fois de l’espace où se rencontrent les subjectivités réciproques des personnes. Comme le souligne R. Kaës « là où l’institution était du Je peut advenir ».

Les espaces communs de la réalité psychique (formations intermédiaires)
Les établissements médico-sociaux de taille moyenne, emploient environ une 30ne de salariés dont les 3/5 sont constitués d’éducateurs. La première question qui surgit de l’étude d’un tel contexte, concerne la formation du groupe. Comment les établissements créent-ils leur espace commun ? Comment les gèrent-ils ? Comment arrivent-ils à fédérer les personnes autour d’un d’une idée ou d’un projet ?
Pour qu’une telle tâche se réalise, on suppose que les établissements s’appuient sur « des formations intermédiaires » qui créent des espaces psychiques communs.
Freud (1912, 1921)[3]  a défini l’espace intermédiaire comme une relation entre l’espace singulier du sujet et l’espace groupal dont le ministre, le chef, le meneur ou le leader exprime sa constitution. Ces formations contribuent au fondement psychique des ensembles sociaux.
Kaës et al. (op.cit) supposent qu’il existe plusieurs forces qui concourent à la création de ces espaces.
v        Le partage du plaisir et des moyens mis en mis en commun par la réalisation du désir.
v  Le renoncement pulsionnel par l’avènement de la communauté et la sécurité de ses sujets.
v  La réciprocité des investissements narcissiques et des représentations qui assurent la continuité de l’arrière fond collectif.
v  L’accord inconscient sur ce qu’il doit être maintenu dans le refoulement ou hors de toute représentation pour que les conditions psychiques et sociales du lien se maintiennent dans la forme de groupement qui l’a constitué.

Le groupement comme communauté de la réalisation du désir : Anzieu D.[4]en s’appuyant sur l’analyse des événements de 68, arrive au constat selon lequel un groupe est un lieu pour réaliser des désirs et en même temps pour se défendre contre leur réalisation. Il se dessine ainsi un jeu de réciprocité et d’opposition dont le conflit exprime d’un coté : les désirs individuels à travers la fonction « créative » de l’imaginaire social qui institue et desinstitue l’institution (mais en conservant son pouvoir instituant) ; et de l’autre coté l’envie de dénoncer l’institution instituée comme un espace qui aliène et pérennise les pouvoirs coercitifs, l’hiérarchie etc.
Les socio-psychanalystes supposent que le groupement en tant que formation psychique intermédiaire, lie les sujets entre eux par des symptômes, des fantasmes et des identifications pour réaliser (ou se défendre) des désirs refoulés avec des moyens déformés, détournés, travestis. [Ce que l’A.S.S désigne sous l’appellation de « jeux et stratégies d’acteur)].
C’est ainsi que ces formations intermédiaires lient les individus à l’institution, à son idéal, à son projet et à son espace. Cette opposition constante crée périodiquement des conflits qui expriment en définitive ce va et vient entre l’envie de la réalisation des désirs et leur interdiction. Dans l’espace institutionnel éducatif, cette opposition est constante puisqu’une partie dénonce l’éducation comme étant aliénante alors qu’une autre partie suppose qu’elle contribue à la construction de la norme nécessaire à l’équilibre social.

Le renoncement pulsionnel et l’avènement de la communauté civilisée : Freud en 1929[5] se demande pourquoi il est si difficile aux hommes d’être heureux.
Schématiquement l’homme est confronté aux deux principes : celui de plaisir et celui de la réalité. Le principe de la réalité constitue les fonctions du Moi qui distingue ce qui appartient au Moi et ce qui vient de l’extérieur. Dans cette lutte permanente, l’homme invente des dispositifs providentiels (fonction de l’imaginaire social) pour se défendre contre le principe de la réalité. Il imagine ainsi un Père qui serait capable de lui offrir des satisfactions substitutives. Comme le souligne Kaës (pt.cit.) « C’est en cela qu’il y a un avenir pour l’illusion qu’elle se nomme religion art ou science (p.24) ».
Dans ce sens l’Institution est censée du point de vue social maintenir l’illusion qu’elle nous protégera ; et son échec nous fait croire que c’est la civilisation qui en est le responsable.
Freud dans Totem et Tabou soutient l’hypothèse que le meurtre du père originaire et l’instauration consécutive du contrat fraternel forment le groupement. Ainsi par l’énoncé du Tabou et par l’érection du Totem, les humains fondent les Institutions sociales. Leur création donc nécessite le renoncement aux désirs pulsionnels. Il ne faut pas oublier que notre civilisation est construite sur la répression des pulsions et leur renoncement. Cela signifie que si chaque individu cède un morceau de sa propriété, de son pouvoir de souverain, à la société (groupe), ce processus forme ainsi la propriété culturelle commune. La famille par exemple se construit sur ce principe.
C’est ainsi que l’homme civilisé a fait l’échange d’une part de bonheur contre une part de sécurité. Cela représente la base de la vie en commun et les règles du Tabou constituent le premier code de droit.
Tout établissement donc en tant qu’expression de l’institution, interprète la loi fondamentale à travers laquelle sont posés et résolus certains rapports entre les exigences pulsionnelles des individus et la sauvegarde de l’intérêt commun ; entre la violence de l’abus du pouvoir communautaire et l’exigence de la réalisation de certains désirs inconscients.
Dans ce sens la Loi de 2002 qui positionne l’usager au centre du dispositif tente par là de le protéger contre le pouvoir abusif du groupe social (l’exclusion des handicapés). 

Le pacte narcissique : Freud écrit en 1914[6] à propos du narcissisme que la reconnaissance des acquisitions de la civilisation est extorquée au narcissisme. Cependant nous ne renonçons jamais au narcissisme ; et paradoxalement c’est ce qui assure la continuité des générations. Les parents devant leur enfant, renouvellent la revendication des privilèges depuis longtemps abandonnés ( l’enfant Roi) ; et ce renouvellement constitue une part de leur immortalité. C’est ainsi que l’individu se vit dans une double existence : il poursuit sa propre mort tout en étant membre d’un chaîne à laquelle il est assujetti sans sa volonté. Il s’agit là de la bipolarité psychique qui représente notre division de ce qui relève de notre singularité et de notre groupalité.
L’institution se fonde sur ce double statut du narcissisme comme aussi sur les autres formations intermédiaires (vu précédemment) qui soutiennent les rapports entre le sujet et l’ensemble. A l’identification, à la communauté des symptômes, des défenses et des idéaux, il faut ajouter le pacte narcissique ainsi que comme nous verrons par la suite le pacte du dénégatif.
Le pacte ou le contrat narcissique dicte que chaque nouveau venu doit investir l’ensemble comme porteur de la continuité et réciproquement à cette condition l’ensemble soutient une place pour l’élément nouveau. Cependant quand l’institution ne soutient plus le narcissisme de ses sujets (qui se sentent attaqués et mis en danger), elle est à son tour attaquée.
La loi de 2002 a été très mal vécue par les « anciens » éducateurs parce qu’elle mettait en danger le contrat narcissique qui servait de fondation du lien social. Autrement dit elle mettait en péril et risquait de détruire la communauté. Ce changement a été très mal vécu par exemple à l’IMPRO alors qu’il était agréablement accueilli par les membres du foyer de vie de « Tourelles ». Les jeunes éducateurs étaient « institués » dans une société qui propose un nouveau pacte narcissique qui est le prolongement de l’enfant Roi tel qu’eux mêmes l’ont vécu ; alors que pour les anciens le pacte concernait l’assujettissement à l’ordre établi.
La fondation invariablement met le fondateur en position de défaite pour en fonder une autre ; d’où le paradoxe qui veut que l’institution est immortelle comme la mort.
Dans ce sens l’institution est comme une mère qui assure les jeux pulsionnels de la satisfaction en tant qu’objet idéal ; mais qui se transforme en persécutrice quand elle interdit.

Le pacte dénégatif : Comme le sujet, l’institution en tant que groupement humain ne peut se former qu’en maintenant des zones d’obscurité profonde (des non man’s land, communs) qui s’expriment culturellement par : l’utopie, le lieu de nulle part et le non lieu du lien. Dans ce sens le groupement gère une partie du refoulement de chaque sujet et par là, certaines formes de l’inconscient. Le pacte dénégatif est comme le souligne Kaës (opt.cit) « la formation intermédiaire générique qui, dans tout lien – qu’il s’agisse d’un couple, d’un groupe, d’une famille ou d’une institution- voue au destin du refoulement, de déni ou du désaveu, ou encore maintient dans l’irreprésenté et dans l’imperceptible, ce qui viendrait mettre en cause la formulation et le maintien de ce lien et des investissements dont il est l’objet (p.32) ».
Ses expressions groupales apparaissent dans la fonction de l’idéal et des organisations collectives de mécanismes de défense. Ce pacte fait taire les différences du lien, la violence ou la division. Il s’agit du même phénomène qu’on observe dans la communauté du déni entre la mère et l’enfant qui maintient ainsi leur non-séparation.
L’institution donc se fonde aussi et surtout sur ce pacte qui est représenté par un « laisser de coté » ou « d’espaces poubelles ». Comme nous le verrons dans l’enquête à propos de la fonction éducative, les professionnels n’évoquent nullement sa dimension thérapeutique ; ou comme les parents qui à travers la fondation de leur association, n’évoquent jamais le tabou : le désordre psychique de leur enfant. Autrement dit, le pacte dénégatif, représente le produit refoulé commun du groupe ou de la société.




[1] FREUD S. Pour introduire le narcissisme, in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1915

[2] KAES R. et al. L’institution et les institutions. Etudes psychanalytiques, Paris, Dunod, 2003.
KAES R. et al. Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Paris, Dunod, 2OO5.

[3] Freud S. Totem et Tabou,  trad. Fr Paris, éd. Payot, 1965 ; Psychologie des foules et analyse du Moi, Trad. Fr. in Essais de psychanalyse, Paris Payot (p.41-112), 1981
[4] Anzieu D. Le groupe et l’inconscient. L’imaginaire groupal, Paris, Payot, 1981
[5] Freud S. Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971
[6] FREUD S. Pour introduire le narcissisme, in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1915

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