jeudi 16 février 2017

approche stratégique et systémique des organisations institutionnelles





L’analyse stratégique et systémique est un support théorique qui permet d’étudier :

v  les identités professionnelles au travail
v  les cultures professionnelles et
v  la communication organisationnelle
L’A.S.S part du principe que l’ordre prescriptif (ou organisation formelle), est toujours contredite par les comportements effectifs des employés. Dans ce cas la question qui se pose, est de savoir comment interpréter le décalage entre la prescription du travail et la réalité observée (rapport du formel et de l’informel).
Ce support théorique qui privilégie l’approche interactionniste, suppose que toute organisation crée un ordre local, dicté par les intérêts des acteurs. Comme je l’ai souligné précédemment la profession d’éducateur dépend à la fois de son vécu (approche structuraliste) mais aussi de la nature de ses relations (approche interactionniste). Dans ce sens l’A.S.S peut nous aider à comprendre les représentations et les problèmes qui surgissent lors de sa confrontation, pas seulement vis-à-vis de l’usager mais aussi vis-à-vis d’une organisation locale qui en définitive attribue un sens particulier à fonction éducative.
La théorie de l’analyse stratégique et systémique repose sur 4 concepts fondamentaux :
v  La zone d’incertitude
v  Le pouvoir
v  La stratégie et l’enjeu
v  Le système d’action concret

La zone d’incertitude : Toute organisation (digne de ce nom), est régie par des règles formelles qui prescrivent des comportements pour atteindre un objectif fixé ; comme la production d’un bien ou d’n service. A ce titre par exemple la loi de 2002 et le concept de l’évaluation exigent la mise en place de processus traduits par des procédures pour rendre la prise en charge de l’usager la plus cohérente et la plus satisfaisante possible.
Cependant l’A.S.S. démontre que les règles formelles aussi étendues qu’elles soient, n’arrivent pas à recenser tous les problèmes rencontrés (et encore moins dans le cadre d’un service relationnel). Il existe donc un déficit de rationalité que M. Crozier[1] appelle « les zones d’incertitude ». Ces zones concernent les activités et leur coordination qui ne sont pas ou n’arrivent pas à être définies par une rationalité satisfaisante. Ainsi les acteurs en fonction du degré de contrainte chercheront à imposer une règle qui les avantagent, dans le cadre de l’exercice de leur travail. En fonction donc de l’étendue de la zone d’incertitude, l’acteur développera une stratégie ayant pour but l’appropriation d’un pouvoir qui avantage ses intérêts. Comme nous verrons dans l’enquête à propos d’un de trois établissements, le directeur du foyer occupationnel à travers une organisation taylorienne (*OST) a voulu ainsi contrôler l’ensemble du fonctionnement avec un résultat assez désastreux tant pour les employés que les résidents. (*approche normative/prescriptive, évaluation et contrôle, sanctions et récompenses).

Le pouvoir : Il s’agit d’un concept central puisque selon l’A.S.S. les comportements en organisation sont interprétés en termes de relations de pouvoir. Autrement dit les sources du pouvoir des acteurs sont à la fois organisationnelles et relationnelles. Elles puisent leur force dans les zones d’incertitudes qui offrent des opportunités. A travers les relations instrumentales, les acteurs s’engagent dans un jeu d’interdépendances, en cherchant à obtenir quelque chose qui contribue à leur propre travail et intérêt. Crozier (opt.cit) a identifié 4 sources de pouvoir :
v  L’expertise technique, le savoir, les savoirs faire
v  La maitrise des informations
v  La maîtrise des règles et de l’attribution des moyens
v  La maîtrise des relations avec les environnements pertinents pour l’organisation ou pour une partie de celle-ci.
Ces relations de pouvoir exprimées à travers des échanges, des négociations, des arrangements et des marchandages, demeurent toujours asymétriques. Cela provient du fait que tous les acteurs ne disposent pas forcement les mêmes ressources. Cependant comme les relations de pouvoir passent par les transactions, cela signifie qu’un acteur n’est pas totalement dépourvu de pouvoir. Chaque acteur donc dans un contexte donné, peut marchander ses ressources qui en définitive ne dépendant pas de l’extériorité de ses qualités. Un professionnel peut disposer d’une très bonne technique ou d’un vrai savoir mais le contexte dans lequel il évolue peut rendre ses atouts caducs.
L’éducateur en tant qu’acteur est confronté à plusieurs zones d’incertitude : Vis-à-vis de l’usager, des parents, de ses collègues, de ses cadres supérieurs. Comme son travail est avant tout relationnel et l’objet de ses interventions « pathologique », on peut facilement imaginer la quantité de jeux qui s’y développe.
La stratégie et l’enjeu : Le concept de la stratégie est indissociable de celui de l’enjeu. Les enjeux surgissent lors des contraintes. Ils peuvent être de différente nature. Tout dépend de zones d’incertitudes qu’on examine. Un professionnel peut avoir comme but de faire une brillante carrière. Un autre cherche la tranquillité ou la protection. Ces buts recherchés ne coïncident pas forcément avec les objectifs officiels de l’organisation. En fonction donc des enjeux, l’acteur développera ses stratégies à travers les interdépendances et les interactions avec les autres. Comme le souligne Crozier M. et Friedberg E. le comportement (stratégie) d’un acteur « pourra et devra s’analyser comme l’expression d’une stratégie rationnelle visant à utiliser son pouvoir au mieux pour accroître ses « gains » à travers sa participation à l’organisation. En d’autres termes, il tentera à tout instant de mettre à profit sa marge de liberté pour négocier sa « participation », en s’efforçant de « manipuler » ses partenaires et l’organisation dans son ensemble de telle sorte que cette « participation » soit « payante » pour lui » (p. 79, opt.cit.)
Dans le contexte éducatif et médico-social en particulier, les éducateurs sont invités à relever le défi « clinique » que la loi de 2002 leur impose à travers la prise en compte de la singularité de l’usager. Les ressources de l’éducateur acteur, changent puisque jusqu’à présent il détenait un pouvoir asymétrique vis-à-vis de l’usager. Le fait que ce dernier est inclus comme un véritable acteur change la donne. Cette configuration initiale (en tant que contrainte pour les acteurs), apparait dans l’organisation globale d’un établissement donné qui remet en cause les intérêts des acteurs. Plus précisément la loi de 2002 requiert de nouvelles compétences de leur part pour appréhender l’usager puisqu’on lui demande la construction d’un projet individualisé qui s’appose à la conception de la normalisation du sujet.
D’une façon globale la stratégie des acteurs concerne :
v  Les opportunités de jeu et leurs marges de manœuvre
v  Les zones d’incertitude
v  La force de leurs ressources stratégiques
v  La force des ressources stratégiques des autres acteurs et
v  La dynamique des relations de pouvoir.




Le système d’action concret selon Crozier, se définit « comme un ensemble humain structuré qui coordonne les actions de ses participants par des mécanismes de jeux relativement stables et qui maintient sa structure, c'est-à-dire la stabilité de ses jeux et les rapports entre ceux-ci, par des mécanismes de régulation qui constituent d’autres jeux » (p.246, opt.cit.). Cela signifie donc que les règles de jeu constituent un enjeu pour les acteurs. Ces derniers cherchent donc à les transformer dans un sens qui  peut les avantager. D’une façon générale, la règle qui régit les interdépendances et par conséquent la coopération et en définitive l’organisation globale est un « construit » (arrangements entre acteurs). Ces arrangements ou systèmes d’action concrète sont le produit des multiples jeux.
La règle de jeu est apprise et intériorisée par les acteurs lors de leur confrontation sur le terrain. Les acteurs tentent d’anticiper les résultats de leurs comportements mais cette anticipation demeure imparfaite ; parce que ces premiers n’ont qu’une rationalité limitée et souvent ne sont pas en mesure de se projeter dans un calcul à long terme
Dans une organisation donnée, la coopération traduit toujours la règle du jeu qui s’est  inventée à un moment donné dans les jeux d’acteurs. La règle de jeu permet donc l’intégration des comportements individuels. Cependant notons que même si les acteurs accomplissent les objectifs, cela ne signifie pas que les résultats sont conformes à ceux prédits par l’organisation formelle.
Les projets individualisés par exemple qui requièrent une connaissance approfondie de l’usager étaient certes réalisés d’une façon conforme, en suivant le support fourni mais les résultats étaient insuffisants. Les acteurs pour contourner les contraintes imposées par l’organisation formelle, avaient inventé des règles qui leur permettaient de réaliser le projet sans pour autant connaître véritablement l’usager.
En termes de relation de pouvoir, l’absence de ressources de la part des acteurs ; les confrontait à un contexte qui ne maitrisaient pas d’où « l’invention » de nouvelles règles.
Dans une organisation locale donnée, l’éducateur est confronté à quatre jeux de pouvoir :
v  Educateur-usager
v  Educateur-collègues
v  Educateur-hiérarchie
v  Educateur-parent




[1] CROZIER M. et FRIEDBERG E., L’acteur et le système : Les contraintes de l’action collective, Paris, Essais, 1992.

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