mardi 17 janvier 2017


Comment un individu choisit-il la profession d’éducateur ? Pendant plusieurs années, j’intervenais à l’I.D.S (entretiens de sélection) concernant le concours d’entrée de formation, des jeunes éducateurs et autres professions parallèles. De ces entretiens ressort une constante surtout chez les jeunes sujets : Les élans altruistes semblent conclure la fin de l’adolescence dans une perspective de dévouement et de réparation.
Du point de vue socio-dynamique, cela signifie que les identifications imaginaires viennent liquider et/ou incarner les contenus fantasmatiques de la névrose infantile ; à travers la profession choisie.
Chez l’éducateur l’identification à la mère ou aux parents d’une façon plus générale, conclut le rapport du sujet à l’autorité. La façon dont une personne élabore le complexe de la castration conditionne l’expression de sa future profession. Ainsi à travers cette identification primaire à la bonne mère, nombre d’éducateurs parient sur les vertus de l’amour. Cependant nous savons intuitivement en tant que professionnels que l’amour ne permet pas de fonder une position éducative correcte. Certes l’éducateur ne peut pas faire l’économie de la dimension affective présente en toute relation ; parce que le pôle affectif lui permet de nouer des contacts mais l’essentiel de l’exercice de sa profession se situe ailleurs.
Il en est de même en ce qui concerne le versant autoritaire. L’éducateur dans son identification primaire aux parents lors de son enfance, tentera plus tard (en devenant adulte) à travers sa profession de réaliser ce fantasme, c'est-à-dire devenir et incarner la personne qui détient le pouvoir, qui dirige et qui donne des ordres.
Les situations cliniques qui illustrent ces positions éducatives imaginaires sont très nombreuses pour être citées ici. Sans doute la phrase de D. Roquefort[1] qui a exercé en tant que directeur dans un I.M.E. pendant dix sept ans illustre parfaitement la problématique que soulève la subjectivité existentielle qui vient s’emparer de cette profession : « Comment quelqu’un qui n’a aucune idée de la castration ou qui n’en voudrait rien savoir pourrait il faire profession de la représenter ? ( p.84) ».
Selon moi, l’élaboration de ce processus, détermine en grande partie la qualité professionnelle de ce métier. Elle est déterminante parce qu’en tant que processus, la castration n’inscrit pas seulement l’individu dans la réalité ; mais lui permet surtout de triangulariser ses rapports, ce qui lui permet de se situer à l’extérieur de ses propres relations subjectives.
Les professionnels à travers cette identification initiale, citée précédemment, sont invités à dépasser la représentation de trois  identifications secondaires qui s’ensuivent.
D. Roquefort (op.cit.) avec un certain détachement et avec beaucoup d’humour décrit les « caricatures » professionnelles qui découlent de ces identifications secondaires.
On distingue tout d’abord « l’éducateur animateur ». Il est toujours là, décontracté, souriant. Tout s’arrange à travers une partie de foot, un jeu de groupe ou une sortie piscine. Il adore les projets « voyages  aménagés », camps de ski adaptés, l’utilisation du matériel informatique. Cependant dans ce type configuration si l’éducatif se superpose partiellement au champ de l’animation, il ne saurait s’y réduire. Pourtant une grande partie des éducateurs dérive vers une représentation professionnelle qui les éloigne dangereusement de leur véritable fonction éducative. Ainsi les « activités » au lieu de servir de support de communication, d’apprentissage et de création de lien, elles sont utilisées dans le cadre de ce que j’ai appelé précédemment de « pédagogie pauvre » ; autrement dit la fonction éducative se transforme en une sorte d’animation occupationnelle.

Toujours dans le registre des identifications secondaires, on distingue « l’éducateur intellectuel ». Pour lui tout pose problème. Les horaires d’internat, la répartition des ateliers, les ateliers d’enfants, tout est sujet à suspicion, critiques et contestations. Il passe la plus grande partie de son temps à comprendre et à y réfléchir. « L’intellectuel » se présente comme un être souffrant, tiraillé entre sa fonction éducative et sa propension à la révolte intellectualisée. Habituellement les responsables de ses malheurs sont le directeur ou le chef de service. Bien évidemment il s’agit d’un professionnel qui parle trop mais qui agit peu ou pas du tout. L’exercice de sa profession consiste à expliquer à l’usager voire à lui signifier. Il pense ainsi que d’être compris par l’usager suffira à l’aider à résoudre son problème. Il se situe à l’opposé de « l’éducateur animateur » mais leur dénominateur commun les place tous les deux dans ce vide de la représentation de la fonction éducative.
Quant à la troisième identification secondaire, on rencontre les adeptes d’une nouvelle caste : « les techniciens du social ». Il s’agit de professionnels pour lesquels tout relève de la gestion : mise en place de réseaux, d’outils, de fichiers. Toute activité est répertoriée dans une liste statistique. Par exemple : sait-il se laver, s’habiller, manger seul ? l’énurésie 1, 2, 3, fois par semaine ? Si au bout d’un an la fréquence a diminué d’un point, c’est la victoire. Ce type de professionnels s’approprie habituellement la théorie systémique et la thérapie familiale. Ils travaillent ainsi sur des ensembles fermés et donc objectivables, manipulables. Souvent ils s’attribuent un supplément d’identité professionnelle, celle de thérapeutes. Ces professionnels qui occupent des postes souvent élevés (parce qu’ils ont abandonné depuis longtemps le champ éducatif), sont devenus les supports anonymes d’une technicité en fonctionnement. Comme le souligne D. Roquefort « Ils deviennent ainsi les valets d’une gestion rationnelle du social » (p.74).
Dans tout état de cause ces « identifications » pour les uns ou « représentations » professionnelles pour les autres, ne visent que l’appropriation et l’incarnation du pouvoir.




[1] Roquefort D. Le rôle de l’éducateur : éducation et psychanalyse, Paris, L’Hartmann, 2000.

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