Comment un
individu choisit-il la profession d’éducateur ? Pendant plusieurs années,
j’intervenais à l’I.D.S (entretiens de sélection) concernant le concours
d’entrée de formation, des jeunes éducateurs et autres professions parallèles.
De ces entretiens ressort une constante surtout chez les jeunes sujets :
Les élans altruistes semblent conclure la fin de l’adolescence dans une
perspective de dévouement et de réparation.
Du point de vue
socio-dynamique, cela signifie que les identifications imaginaires viennent
liquider et/ou incarner les contenus fantasmatiques de la névrose
infantile ; à travers la profession choisie.
Chez l’éducateur
l’identification à la mère ou aux parents d’une façon plus générale, conclut le
rapport du sujet à l’autorité. La façon dont une personne élabore le complexe
de la castration conditionne l’expression de sa future profession. Ainsi à
travers cette identification primaire à la bonne mère, nombre d’éducateurs
parient sur les vertus de l’amour. Cependant nous savons intuitivement en tant
que professionnels que l’amour ne permet pas de fonder une position éducative
correcte. Certes l’éducateur ne peut pas faire l’économie de la dimension
affective présente en toute relation ; parce que le pôle affectif lui
permet de nouer des contacts mais l’essentiel de l’exercice de sa profession se
situe ailleurs.
Il en est de
même en ce qui concerne le versant autoritaire. L’éducateur dans son
identification primaire aux parents lors de son enfance, tentera plus tard (en
devenant adulte) à travers sa profession de réaliser ce fantasme, c'est-à-dire
devenir et incarner la personne qui détient le pouvoir, qui dirige et qui donne
des ordres.
Les situations
cliniques qui illustrent ces positions éducatives imaginaires sont très
nombreuses pour être citées ici. Sans doute la phrase de D. Roquefort[1] qui a
exercé en tant que directeur dans un I.M.E. pendant dix sept ans illustre
parfaitement la problématique que soulève la subjectivité existentielle qui
vient s’emparer de cette profession : « Comment quelqu’un qui n’a
aucune idée de la castration ou qui n’en voudrait rien savoir pourrait il faire
profession de la représenter ? ( p.84) ».
Selon moi,
l’élaboration de ce processus, détermine en grande partie la qualité
professionnelle de ce métier. Elle est déterminante parce qu’en tant que
processus, la castration n’inscrit pas seulement l’individu dans la
réalité ; mais lui permet surtout de triangulariser ses rapports, ce qui
lui permet de se situer à l’extérieur de ses propres relations subjectives.
Les
professionnels à travers cette identification initiale, citée précédemment,
sont invités à dépasser la représentation de trois identifications secondaires qui s’ensuivent.
D. Roquefort
(op.cit.) avec un certain détachement et avec beaucoup d’humour décrit les
« caricatures » professionnelles qui découlent de ces identifications
secondaires.
On distingue
tout d’abord « l’éducateur animateur ». Il est toujours là,
décontracté, souriant. Tout s’arrange à travers une partie de foot, un jeu de
groupe ou une sortie piscine. Il adore les projets « voyages
aménagés », camps de ski adaptés, l’utilisation du matériel informatique.
Cependant dans ce type configuration si l’éducatif se superpose partiellement
au champ de l’animation, il ne saurait s’y réduire. Pourtant une grande partie
des éducateurs dérive vers une représentation professionnelle qui les éloigne
dangereusement de leur véritable fonction éducative. Ainsi les
« activités » au lieu de servir de support de communication,
d’apprentissage et de création de lien, elles sont utilisées dans le cadre de
ce que j’ai appelé précédemment de « pédagogie pauvre » ;
autrement dit la fonction éducative se transforme en une sorte d’animation
occupationnelle.
Toujours dans le
registre des identifications secondaires, on distingue « l’éducateur
intellectuel ». Pour lui tout pose problème. Les horaires d’internat, la
répartition des ateliers, les ateliers d’enfants, tout est sujet à suspicion,
critiques et contestations. Il passe la plus grande partie de son temps à
comprendre et à y réfléchir. « L’intellectuel » se présente comme un
être souffrant, tiraillé entre sa fonction éducative et sa propension à la
révolte intellectualisée. Habituellement les responsables de ses malheurs sont
le directeur ou le chef de service. Bien évidemment il s’agit d’un
professionnel qui parle trop mais qui agit peu ou pas du tout. L’exercice de sa
profession consiste à expliquer à l’usager voire à lui signifier. Il pense
ainsi que d’être compris par l’usager suffira à l’aider à résoudre son
problème. Il se situe à l’opposé de « l’éducateur animateur » mais
leur dénominateur commun les place tous les deux dans ce vide de la
représentation de la fonction éducative.
Quant à la
troisième identification secondaire, on rencontre les adeptes d’une nouvelle
caste : « les techniciens du social ». Il s’agit de
professionnels pour lesquels tout relève de la gestion : mise en place de
réseaux, d’outils, de fichiers. Toute activité est répertoriée dans une liste
statistique. Par exemple : sait-il se laver, s’habiller, manger seul ?
l’énurésie 1, 2, 3, fois par semaine ? Si au bout d’un an la fréquence a
diminué d’un point, c’est la victoire. Ce type de professionnels s’approprie
habituellement la théorie systémique et la thérapie familiale. Ils travaillent
ainsi sur des ensembles fermés et donc objectivables, manipulables. Souvent ils
s’attribuent un supplément d’identité professionnelle, celle de thérapeutes.
Ces professionnels qui occupent des postes souvent élevés (parce qu’ils ont
abandonné depuis longtemps le champ éducatif), sont devenus les supports
anonymes d’une technicité en fonctionnement. Comme le souligne D. Roquefort
« Ils deviennent ainsi les valets d’une gestion rationnelle du
social » (p.74).
Dans tout état
de cause ces « identifications » pour les uns ou
« représentations » professionnelles pour les autres, ne visent que l’appropriation et l’incarnation du pouvoir.

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