dimanche 14 juin 2015

les conduites d'un individu trisomique



NOTE D’ÉVOLUTION CLINIQUE                                Janvier 2014

« Un  héros déçu »

Diagnostic : il s’agit d’un adulte de 54 ans qui souffre d’une déficience moyenne, due à son aberration chromosomique 21. Il ne présente pas de troubles associés.

Conduites cliniques : les observations éducatives évoquent une réelle amélioration comportementale chez D. Plusieurs symptômes ont diminué voire disparus comme celui de la cleptomanie par exemple; ou encore le rituel de la valise (à la moindre contrariété ou frustration, il sortait sa valise du placard prêt à partir pour...?). Dans ce sens il semble supporter mieux les frustrations et les défaites que l’invisible complexe de la castration lui inflige. Son goût pour la scène, s'est estompé par manque d'admirateurs ou par lassitude.
Socialement il participe à la vie du groupe même si ses camarades ont tendance à l’écarter un peu ou à le rejeter à cause de ses conduites excessivement  moralisatrices revendicatrices et surtout envahissantes.
Son hygiène demeure quelque peu problématique ; mais on note aussi qu’il dort mieux grâce à l’adoption d’une posture qui diminue ses apnées de sommeil.
Le fond dépressif qui le caractérise demeure latent même si à la moindre occasion, ne fait que se plaindre, du fait qu'on ne le prend pas au sérieux.  

Problématique : D. est un homme frustré. Très frustré. Les savanes d’Afrique, le massif d’Atlas au Maroc, les steppes arides de l’Asie centrale, ne connaitront jamais cet aventurier des temps modernes. Ses rêves de guide touristique et d’organisateur de transferts ne se réaliseront jamais ; faute d’écoute et de budget. D’ailleurs ces projets s’estompent et se ternissent avec l’âge ; en laissant sur son visage fatigué, les traces de ses espoirs déçus. Ce résident qui dispose d’un monde fantasmatique assez riche, ne pourra donc jamais réaliser ses rêves ou plus précisément ses fantasmes maniaques ; fruits de la non élaboration du complexe de la castration.

Daniel a rêvé d’un autre monde, celui de son imaginaire. Cet éternel enfant qui a confondu l’espace du jeu avec la réalité, les héros imaginaires avec son statut réel, doit se contenter de la médiocrité de la réalité d’un foyer de vie. Même son rôle de justicier, une sorte de juge moralisateur, n’est plus reconnu par ses paires qui semblent peu sensibles à ses remontrances et autres leçons quotidiennes. Ses travaux d’Hercule et autres chantiers pharaoniques sont abandonnés, puisque le contexte institutionnel semble peu enclin à lui fournir les occasions de briller par ses réalisations. Dans ce sens il réfléchit sérieusement de diminuer ses apparitions sur la scène sans doute à cause du manque d’admirateurs. Pourtant la petite flamme continue secrètement à scintiller au fond de son âme.
Pour les profanes de la psychologie, ce texte comporte sans doute, une grande dose d’ironie et de sarcasmes ; mais en réalité il s’agit de la représentation de la vie de tout être humain qui d’une façon ou d’une autre a rêvé dans son enfance ou pire encore a cru que son monde fantasmatique pourrait devenir réel (si ce n’est que pour quelques minutes).
Daniel est resté à jamais cet enfant rêveur, qui à sa façon a compensé ou plutôt a dénié, l’injustice génétique qui lui a infligé un si cruel sort…par un monde héroïque et par la supposée admiration de ses paires pour ses qualités d’homme créateur et aventurier en même temps. C’était une bonne façon défensive de lutter contre son handicap. C’était sa façon à lui de répondre à l’impossible.
Mes respects petit héros infatigable.

Analyse: Le petit D., ne dépasse pas l'âge mental et affectif d'un enfant de 4 ans. Du point de vue développemental, son comportement ressemble à celui d'un trisomique moyen. 
Dans ce sens sa problématique existentielle est pratiquement identique à celle d'un enfant de 4 ans environ. Dans son effort de s'affranchir de sa dépendance à l'égard de l'objet maternel, il a développé une névrose infantile classique; en cherchant à s'identifier à un "héros" imaginaire qui attirerait l'admiration du monde entier (narcissisme secondaire). Ces conduites maniaques (phalliques du point de vue orthodoxe), le préservent du sentiment de la dépression. D'ailleurs quand  ces conduites deviennent inopérantes, il s'effondre en larmes ou se met en colère (bouderies) ou prépare son départ pour un ailleurs meilleur (ce dernier fantasme l'a puisé dans une de narration d'un oncle qui vivait en Afrique). Idem quand il sort d'une compétition sportive sans une coupe ou une médaille. Il y a 2-3 ans de cela, toute défaite lui était insupportable; et ses éducateurs avaient un mal fou à le raisonner ou à le calmer. Heureusement  vu son âge, il ne participe plus aux compétitions. Dans ce cas il ne lui reste que le support artistique pour briller à travers diverses expositions de peinture ou de fabrication d'objets.
La problématique dépressive qui le caractérise, du fait qu'il n'arrive pas à élaborer et à surmonter le complexe de la castration; s’atténue  quand il se lance des défis comme par exemple celui du découpage  au ciseau de 30 cartons d'emballage; ou encore (plus difficile) quand il se met à organiser des sorties ou des transferts (en s’identifiant à ses éducateurs). 
Psychiquement et encore moins cognitivement, il lui est impossible d'accepter ce qu'il est (reconnaître sa réalité psychique). Comment gérer dans ce cas sa "pathologie", si ce n'est qu'en contrôlant ses conduites maniaques tout en satisfaisant sa quête ,narcissique à travers de supports qui l'aident à s montrer "créatif". 
Mot clé: l’échec de l'élaboration de la position dépressive, produit la névrose. 


Yorgos Kepenos

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